Les enjeux géopolitiques,…

Analyse
Une diplomatie au bord du gouffre, par Philippe Pons
LE MONDE 05.07.06 13h26 • Mis à jour le 05.07.06 13h26

arement Pyongyang aura été aussi loin dans la gesticulation militaire. Considéré comme un acte de provocation par les Etats-Unis et le Japon, le “feu d’artifice” de missiles auquel vient de se livrer le régime ne peut que mettre davantage la République populaire démocratique de Corée (RPDC) à l’index de la communauté internationale et entraîner de la part de Tokyo et de Washington un renforcement des sanctions économiques à son égard.

Geste désespéré d’un régime aux abois ? Pari risqué pour tenter de rétablir un rapport de forces à son avantage ? Jusqu’à présent, le régime de Pyongyang a démontré qu’il est moins imprévisible qu’on le dit et qu’il joue relativement habilement le peu de cartes qu’il a en main, au fil d’une “diplomatie au bord du gouffre” dont les tirs de missiles sont une nouvelle expression.
Du point de vue nord-coréen, l’accord nucléaire passé par les Etats-Unis avec l’Inde et les négociations en cours avec l’Iran – qui a un programme nucléaire moins avancé que celui de la Corée du Nord – témoignent du peu de cas qui est fait à Washington de la position de la RPDC. Les pourparlers à six (deux Corées, Chine, Etats-Unis, Japon et Russie) sont dans l’impasse depuis la signature de l’accord du 19 septembre 2005. Profitant de la généralité des termes de cet accord-cadre, Pyongyang a précisé ses exigences que Washington rejette.
Mais le régime refuse surtout de revenir à la table de négociation tant que les Etats-Unis n’auront pas levé les sanctions (gel de ses avoirs à l’étranger et blocage partiel de ses flux financiers internationaux), prises pratiquement au moment où cet accord était signé. Celles-ci visent à étrangler le régime sans avoir besoin d’obtenir un aval – improbable – du Conseil de sécurité des Nations unies en raison de l’opposition de la Chine et de la Russie à des sanctions. Le Japon soutient la position américaine et, en 2005, ses échanges avec la RPDC ont diminué de moitié.
Pyongyang peut penser que le moment est opportun pour ouvrir un nouveau front, ou du moins créer une diversion alors que Washington est empêtré dans le conflit irakien et condamné à patienter dans son bras de fer avec Téhéran. Ce que voient les Coréens du Nord, c’est que “finalement, l’administration Bush est contrainte à négocier avec les “méchants” : Iraniens, insurgés irakiens”, souligne Robert Dujarric, chercheur associé à l’Institut japonais pour les affaires étrangères. “Le seul risque que prend le régime est la réaction de la Chine : jusqu’où tolérera-t-elle ses provocations ?”, poursuit-il.
Condamnée par la Russie, la gesticulation de Pyongyang embarrasse Pékin, mais aussi Séoul où elle donne des arguments aux adversaires de la politique conciliante du président Roh Moo-hyun. Elle va surtout renforcer l’alliance militaire américano-japonaise dans le domaine du bouclier anti-missile qui doit être mise en place fin 2006 ou début 2007. Même en matière de renseignement, le Japon dépend largement des satellites américains. Bien que la crise ait pour théâtre l’Asie du Nord-Est, l’archipel est largement impuissant pour la désamorcer, d’autant moins que ses relations avec Pékin et Séoul sont des plus froides, et que l’opinion publique est remontée contre le régime de Pyongyang depuis l’affaire des kidnappés japonais par des agents du Nord dans les années 1970-1980, dont le dénouement n’est pas en vue. Le Japon, qui se sent directement menacé par les menées jugées bellicistes de la Corée du Nord, est partisan de la plus grande fermeté vis-à-vis de Pyongyang.
Aux Etats-Unis, l’impatience commence à gagner du terrain et des voix mêmes modérées – telles que celle de l’ancien secrétaire à la défense William Perry, qui préconisa en 1999 un plus grand engagement de l’administration Clinton vis-à-vis de la RPDC – s’élèvent pour suggérer une action préventive contre les bases de missiles de Corée du Nord, l’option militaire semble écartée pour des raisons géopolitiques (proximité de la Chine et de la Corée du Sud, qui s’y opposent). En outre, la détérioration de la situation en Irak ne plaide guère en faveur d’une telle initiative, compte tenu des risques de conflit qu’elle pourrait entraîner alors que les forces américaines y sont lourdement engagées, ainsi qu’en Afghanistan.
L’évolution de la crise sur le nucléaire iranien pourrait être un autre élément qui a poussé Pyongyang à se “manifester”. Comme la RPDC, l’Iran refuse de se plier aux exigences de la communauté internationale en matière de non-prolifération nucléaire, et continue à affirmer son droit à enrichir de l’uranium. Mais elle vient de se voir proposer par les grandes puissances une série de mesures incitatives à la suspension de son programme qui rappellent étrangement l’accord de 1994 entre les Etats-Unis et la RPDC (fourniture de deux centrales à eau légère, dont l’énergie est plus difficile à détourner à des fins militaires, en échange du gel du programme nucléaire à base de plutonium). Cet accord a été considéré comme caduc par l’administration Bush à la suite des accusations qu’elle a portées en octobre 2002 à l’encontre de la RPDC, selon lesquelles celle-ci poursuivait un programme clandestin d’enrichissement de l’uranium. Accusations qui, à l’exception de l’acquisition par Pyongyang de centrifugeuses au Pakistan, n’ont jamais été étayées de preuves par Washington. L’Iran a annoncé qu’il répondra en août à la proposition qui lui a été faite le 6 juin et, apparemment, Pyongyang entend rappeler avant cette échéance que, dans son cas, l’impasse n’est pas uniquement son fait.
Une impasse qui pousse des démocrates mais aussi des républicains américains à encourager le président George Bush à changer de tactique à l’égard de la Corée du Nord. L’attentisme, assorti de sanctions et de moulinets qu’elle poursuit en refusant tout dialogue direct avec Pyongyang, ne semble guère efficace : depuis 2003, la RPDC est sortie du traité de non-prolifération (TNP), a repris sa production de plutonium, a annoncé en février 2005 s’être dotée de l’arme nucléaire – sans toutefois avoir procédé à un essai -, et elle vient de démontrer ses capacités en matière de missiles.
Après avoir fait de la Corée du Nord un “Etat voyou” et l’avoir inscrit en compagnie de l’Iran et de l’Irak de Saddam Hussein dans l'”axe du Mal”, Washington semble aujourd’hui minimiser la menace qu’elle représente. “Les tirs de missiles sont une provocation, mais non une menace”, a déclaré Steve Hadley, le conseiller présidentiel américain pour la sécurité nationale.
Une retenue qui pourrait indiquer un certain embarras.
Philippe Pons
Article paru dans l’édition du 06.07.06

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